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La fraternité dans une société individualiste

17 avril 2026

Notre époque valorise l’autonomie, l’indépendance, la réussite personnelle. L’individu est devenu la mesure de presque toute chose. Il doit se construire seul, décider seul et surtout réussir seul… parfois même croire seul. Nous vivons dans un monde où la fraternité est en péril, voire inexistante, même dans le cadre religieux qui n’est pas épargné.


Cette exaltation de l’individualisme, si elle a permis des conquêtes légitimes de liberté, a aussi creusé une solitude profonde et une forme d’indifférence diffuse. Peu à peu, le lien aux autres s’efface ou devient secondaire, comme s’il relevait d’un choix optionnel plutôt que d’une nécessité vitale. On se protège… on se replie… peut-être à juste titre, et l’autre peut devenir une menace ou un simple spectateur de notre trajectoire.


Cette logique fragilise le sens collectif et appauvrit notre capacité à porter ensemble des fragilités humaines. Elle laisse ainsi de nombreux êtres humains face à eux-mêmes… sans soutien réel… dans une quête de sens souvent silencieuse et douloureuse.


Dans ce contexte, la fraternité apparaît comme une parole fragile, presque inaudible. Et pourtant, à la lumière de l’Évangile… elle n’est pas une option… elle est au cœur même de la vie humaine.


L’individualisme enferme. Il définit l’être humain comme un centre autonome, préoccupé de lui-même, souvent en compétition avec les autres. Il valorise la performance, la comparaison, la distinction. L’Évangile, au contraire, révèle la personne comme une relation. Notre Seigneur Jésus ne rencontre jamais des individus abstraits : il rencontre des visages, des histoires, des souffrances. Il appelle chacun par son nom, mais toujours pour l’ouvrir à sa dignité. La personne devient elle-même en sortant d’elle-même. La fraternité commence là, dans ce déplacement intérieur où l’autre cesse d’être un concurrent, un danger ou un étranger pour devenir un frère.


Cependant, beaucoup de croyants témoignent avec lucidité que la fraternité au sein de certaines communautés paroissiales demeure fragile, voire inexistante. Ce ne sont pas des cas isolés. On se retrouve le dimanche à la messe, on partage un même espace, une même liturgie, on reçoit l’Eucharistie du même ciboire, puis chacun rentre chez soi, pour la plupart sans une véritable rencontre fraternelle. Il y a des clans, des affinités qui se forment… des visages se croisent, mais aucune vie ne se rejoint. Cette expérience, largement répandue, laisse un goût d’inachevé : celui d’une foi vécue côte à côte, mais rarement ensemble. Elle interroge en profondeur : comment se dire frères et sœurs sans jamais se connaître, sans jamais porter les joies, encore moins les fardeaux, les uns des autres ?


Là encore, l’Évangile invite à dépasser les apparences de communion pour entrer dans une relation réelle, incarnée, où la fraternité ne se célèbre pas seulement, mais se vit.


Une fidèle me confie avec une grande simplicité que son mari, atteint de la maladie de Parkinson… presque personne de sa communauté paroissiale ne prend de ses nouvelles. Les dimanches se passent… les visages se croisent… mais la souffrance reste invisible, comme si elle n’existait pas aux yeux des fidèles. Quant à un homme dont l’épouse est atteinte de la maladie d’Alzheimer, beaucoup sont au courant de ce mal qui la déconnecte du monde extérieur, mais peu osent s’approcher vraiment. On lui parle parfois, brièvement. Il refuse catégoriquement de jouer le misérabilisme. Personne ne lui a demandé : « As-tu besoin d’aide ? Comment tiens-tu ? » Rien, absolument rien !


Ces silences ne sont pas forcément de l’indifférence au sens propre. Ils révèlent plutôt une gêne, une peur, une incapacité à entrer dans la fragilité de l’autre. Mais, pour ceux qui vivent l’épreuve, cette absence devient une solitude supplémentaire. Elle blesse profondément, car elle touche au cœur même de la fraternité. Là où un simple geste, une parole, une présence pourraient alléger le fardeau, il n’y a souvent que du vide. Et pourtant, c’est précisément là, dans ces situations de vulnérabilité, que l’Évangile appelle à être plus proche.


A l’école de la foi Jacques Loew il est fréquent de lire l’Evangile. Dans ce contexte, nous lisons l’Evangile de Luc, chapitre 10, verset 29 à 34 :


Un docteur de la Loi dit à Jésus : « Et qui est mon prochain ? » Jésus reprit : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho et tomba au milieu de brigands ; ils le dépouillèrent, l’infligèrent de coups et s’en allèrent, le laissant à demi mort. Par hasard, un prêtre descendait par ce chemin ; le voyant, il passa outre. De même aussi un lévite, arrivé en ce lieu, le vit et passa outre à son tour. Mais un Samaritain, en voyage, arriva près de lui ; le voyant, il fut ému aux entrailles. Il s’approcha, banda ses blessures, y versant de l’huile et du vin ; puis, le mettant sur sa propre monture, il le conduisit dans une auberge et prit soin de lui. Le lendemain, il sortit deux deniers, les donna à l’aubergiste et dit : “Prends soin de lui, et ce que tu dépenseras en plus, moi, à mon retour, je te le rendrai.” Lequel de ces trois te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé aux mains des brigands ? »  Il répondit : « Celui qui a fait la miséricorde envers lui. »
Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »


Tout part d’une question : Qui est mon prochain ? Comme si on cherchait une limite… un cadre…. une catégorie. Notre Seigneur Jésus renverse la question. Ce n’est plus : qui mérite mon attention ? Mais : est-ce que je deviens proche ? Les religieux passent. Ils voient. Mais ils restent à distance. Le Samaritain, lui, n’est pas du bon camp. Pas du bon groupe. Pas du bon système. Mais il s’arrête. Il se laisse toucher. Ce qui compte, ce n’est pas l’identité. C’est le mouvement du cœur. on peut être dans le bon cadre et passer à côté. On peut être en dehors et pourtant être juste. s’approcher, là où quelqu’un est à terre.


Dans une société où chacun construit son cercle selon ses affinités, ses intérêts ou ses ressemblances, cette parole est dérangeante. Elle nous arrache à nos logiques d’entre-soi. Elle ouvre la fraternité à l’inattendu, au différent, voire même à celui qui dérange. Elle bouscule nos sécurités, nos habitudes relationnelles et met en crise nos fonctionnements invisibles.


La fraternité nous invite à reconnaître une dignité qui ne dépend ni de la proximité, ni de la sympathie, ni de l’utilité. Ainsi, la fraternité cesse d’être un confort choisi pour devenir un appel presque inconfortable. Elle nous conduit à sortir de nous-mêmes, là où commence véritablement la rencontre. La fraternité évangélique n’est pas sélective, elle est universelle… et donc exigeante.


L’individualisme valorise la maîtrise : être fort, autonome, invulnérable. La dépendance est perçue comme une faiblesse, mais la fraternité suppose l’inverse : accepter d’avoir besoin des autres et reconnaître que les autres ont besoin de nous. Elle nous apprend que nul ne suffit à lui-même et que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse mais un lieu de rencontre. Elle réhabilite la dépendance réciproque comme une richesse… là où notre époque la perçoit souvent comme une menace.

En reconnaissant nos manques, nous ouvrons un espace où l’autre peut exister autrement que comme un rival ou un étranger. Ainsi se tisse une humanité plus humble, mais aussi plus vraie et plus solidaire.


Notre Seigneur Jésus lui-même se rend dépendant. Il demande à boire, il accepte l’hospitalité… il se laisse toucher, interrompre, déranger. Il ne se place jamais au-dessus de la relation. La fraternité naît dans cette réciprocité fragile. Elle n’est pas un geste de suprématie, mais une reconnaissance mutuelle : nous sommes liés. Et c’est précisément cette vulnérabilité partagée qui humanise.


Le plus grand danger de notre société n’est pas seulement l’égoïsme, mais l’indifférence. On ne fait pas le mal… on ne le voit plus.


Dans l’Évangile, le prêtre et le lévite passent à côté de l’homme blessé. Ils ne s’arrêtent pas. Ce n’est en aucun cas de la méchanceté, voire de la cruauté… mais de l’indifférence. La fraternité commence par un arrêt… s’arrêter… regarder… se laisser toucher. Accepter de perdre du temps… de suspendre sa route, de se rendre disponible à ce qui ne s’était pas prévu. Car c’est dans cette interruption que naît la vraie rencontre, celle qui dérange mais qui humanise. Voir… vraiment voir, c’est déjà refuser que l’autre disparaisse dans l’anonymat ou l’oubli. Et se laisser toucher, c’est entrer dans une responsabilité qui ne se discute plus, mais qui s’éprouve.


C’est souvent un acte simple, presque banal… mais profondément subversif dans un monde pressé, saturé, agité, distrait volontairement. Car voir l’autre, c’est déjà entrer en relation. C’est refuser qu’il soit réduit à une fonction, une catégorie ou une statistique.


Pour beaucoup, la distance prise avec l’institution religieuse et la communauté paroissiale s’accompagne d’une solitude spirituelle. L’expérience est extraordinaire. Les lieux traditionnels des communautés ne sont plus habités comme avant. Pourtant, le besoin de lien demeure.


La fraternité évangélique ne dépend pas d’un cadre institutionnel. Elle peut naître partout : dans une rencontre inattendue, dans une écoute sincère, dans une solidarité concrète. Elle se reconnaît à ses fruits : la vie relevée, la dignité restaurée, la parole libérée.


Quand on se reconnaît comme frères et sœurs, quelque chose de l’Évangile est déjà à l’œuvre… même sans nom… même sans structure.


Croire en la fraternité aujourd’hui, c’est aller à contre-courant. C’est refuser de réduire l’autre à ce qu’il produit, à ce qu’il pense, à ce qu’il représente… C’est croire qu’au-delà des différences, des conflits, des blessures, une humanité commune nous relie.


On peut vivre une fraternité sans forcément participer à une communauté paroissiale… à distance des institutions de l’Église… Par sa Bonne Nouvelle, notre Seigneur Jésus rassemble des personnes très différentes, parfois opposées… et les invite à vivre ensemble. Cette fraternité n’est jamais acquise. Elle est toujours à construire, à réparer, à recommencer.


Dans une société individualiste, souvent par la force des choses, la fraternité est un acte de résistance à l’indifférence, à la peur de l’autre, à la tentation de vivre replié. La fraternité est une promesse : celle d’une humanité réconciliée où chacun trouve sa place, non contre les autres, mais avec eux. Car là où des hommes et des femmes choisissent de se reconnaître comme frères, quelque chose de Dieu devient visible.


Didier Antoine

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